Rituels : Le voyage au tambour
- Marine GM
- 20 nov. 2022
- 6 min de lecture
Comme on a pu le voir précédemment, de nombreux rituels chamaniques ont fait leur apparition en Occident. Ceux-ci peuvent parfois induire des états modifiés de conscience. Ce sont des états différents de l’état mental ordinaire et quotidien; c’est ce qui arrive par exemple lors du sommeil paradoxal, lors de la méditation, ou encore lors de l’hypnose. Dans le chamanisme, il peut être induit grâce à des substances psychotropes (par des substances ou plantes telles que l’ayahuasca pour la plus connue) ou par la création d’un environnement sensoriel spécifique comme pour le voyage au tambour.

Qui dit voyage au tambour dit musique. Or on sait déjà que la musique permet d'accroître l’intensité d’une expérience (1) et est un remarquable facilitateur d’états de conscience modifiés, en particulier si elle suit une structure répétitive (2). C’est sûrement pour cela qu’elle est un pilier de la culture chamanique (1). Accéder à une réalité alternative en conjonction avec un rythme de percussion monotone grâce à des chamans est souvent appelé faire un voyage de l’âme (3). On suggère que la structure rythmique de la musique permet de créer un espace où la conscience peut divaguer et initier un voyage vers le subtil (1). Ces états sont atteints grâce à l’usage de séquences rythmiques répétitives, souvent de percussions, à une fréquence de 4 à 7 Hz (2). Cette gamme correspond aux ondes cérébrales thêta, qui correspondent à un état de relaxation, de visualisation mentale, et qui se synchronisent avec les percussions (2, 3). Michael Harner, un anthropologue américain, spécialiste du chamanisme traditionnel et moderne, a défini le chamanisme essentiel, ce qu’il considère comme techniques fondamentales traditionnelles (4). Il décrit le voyage au tambour centré sur l’usage de percussions à un rythme rapide (220 battements par minute, ce qui correspond à un peu moins de 4 Hz) pour atteindre un état de conscience modifié, ou un état de transe chamanique (4).
Dans cet article, nous parlerons plutôt d’état de conscience modifié, car nous allons voir ce que cette pratique induit chez des individus qui ne sont pas chamans, et recherchent une meilleure connaissance de soi, une guérison profonde, un développement personnel. A contrario des chamans, qui peuvent entrer dans un état de conscience modifié mais principalement qui guident les participants tout au long du voyage.
Fréquence
Une fréquence, par définition, est quelque chose qui se reproduit à intervalles plus ou moins rapprochés. En sciences, plus particulièrement, c’est le nombres de cycles complets qui se répètent en une seconde. Elle est mesurée en Hertz: 1Hz vaut 1 cycle par seconde, 4Hz vaut 4 cycles par seconde. On observe différents types d’ondes cérébrales qui vont à une fréquence précise, et attribuées à différents processus cognitifs.
Tout d’abord, nous allons voir les différences potentielles avec l’hypnose. En effet, l’hypnose entraînant un état modifié de conscience, on peut se demander quel serait l’avantage de l’un par rapport à l’autre, ou si l’un serait permettrait plus facilement d’entrer dans cet état. C’est ce qu’a fait une étude en 1997, en examinant les scores d’hypnotisabilité, avec un protocole alternant hypnose et percussions rythmiques (3). Il n’y a pas de différence d’hypnotisabilité entre ceux qui ont reçu la musique et ceux qui ont reçu l’hypnose en premier. Mais par la suite, si la musique a été reçue avant l’hypnose, les scores étaient plus grands, ce qui signifie que les participants ont eu plus de facilités à aller dans un état de conscience modifié. Les résultats montrent aussi que les participants plus susceptibles à l’hypnose ont eu des scores plus importants lors de ces percussions rythmiques, et donc plus à même de vivre des expériences oniriques.
Ces expériences sont de différentes nature lorsque l’on parle de voyage au tambour. Pour les plus classiques on a les entrées dans un trou ou tunnel, se déplacer sur différents niveaux, l’imagerie visuelle de formes en tout genres ou de paysages ainsi que des transformations corporelles, ou encore la rencontre avec des animaux ou personnes (1). Dans une étude de 2014 (2), des participants n’ayant jamais vécu d’état modifié de conscience induit par des substances ou par des pratiques telles que la méditation ou l’hypnose, ont vécu un voyage au tambour suivant les instructions de Michael Harner (4). Le groupe contrôle lui, a été exposé à de la musique de méditation. Pour les 2 groupes, soit des instructions de relaxation ont été données, soit des instructions pour un voyage chamanique. Dans tous les cas, les participants se sont sentis plus calmes après l’expérience. En revanche, seulement les participants ayant vécu la combinaison percussions rythmiques et instructions pour voyage au tambour, ont raconté ces expériences oniriques. Ce qui suggère que c’est cette combinaison si particulière qui permet d’atteindre des états modifiés de conscience. Toutefois, un élément n’a pas été contrôlé: les musiques n’avaient pas les mêmes caractéristiques spectrales et rythmiques.
Cette même étude (2) s’est intéressée aussi à un paramètre physiologique; le cortisol salivaire, qui aurait pu être impacté par ces expériences. Le cortisol est plus connu comme l’hormone du stress physique et/ou émotionnel. Le cortisol salivaire, en particulier, reflète l’activation de l’axe hypothalamo-pituitaire-surrénalien, l’axe qui contrôle la réponse au stress et de nombreux processus physiologiques. Une augmentation du cortisol salivaire est liée à un stress aigu, alors qu’une baisse de ce taux est associée à un état calme et relaxé. Encore une fois, dans tous les cas, il y a eu une réduction du cortisol salivaire après l’exposition à la musique méditative ou chamanique. Mais pas d’effet particulier du voyage au tambour combinant musique et instructions.

D’un point de vue psychologique et physiologique, le voyage au tambour apporte relaxation et introspection de soi lorsque l’on décide d’analyser les différents éléments vécus. En revanche, les caractéristiques cérébrales de ces états de conscience sont peu décrits, mise à part la synchronisation des ondes thêta avec le rythme de la musique y correspondant. Pour parer à cela, une étude en 2021 (5) a comparé les états de conscience modifiés de personnes ne connaissant pas le chamanisme, à des personnes pratiquant le chamanisme voire chamans, grâce à l’électroencéphalographie, pendant un voyage au tambour. Les participants lambdas montrent plus de difficultés à entrer dans un état modifié de conscience par rapport aux pratiquants lors d’un voyage au tambour, mais cette différence ne se voit pas lors de l’écoute de musique classique. On aurait pu s’attendre à un haut niveau d’activité mentale, ce qui n’a pas été le cas chez les participants, mais plutôt chez les pratiquants de chamanisme avec des motifs caractéristiques. Les participants lambdas n’ont pas vu leur susceptibilité aux perturbations externes et internes augmentée, ce qui n’a pas pu enrichir leur expérience consciente, contrairement aux pratiquants. Un élément très important à prendre en compte dans cette étude, est la consigne donnée : les participants devaient se relaxer en silence alors qu’il a été demandé aux pratiquants d’entrer dans une trance chamanique. Ceci pourrait, en partie, expliquer que de nombreuses caractéristiques ont été observées spécifiquement chez les pratiquants de chamanisme mais pas chez les participants, les premiers étant engagés cognitivement pendant que les contrôles écoutaient passivement. Ceci va avec ce qui a été conclu dans l’étude de Gingras en 2014 (2); c’est la combinaison spécifique d’une musique rythmique particulière avec des instructions pour voyage chamanique qui induit une expérience onirique.
EEG
L’électroencéphalographie (EEG) est une technique permettant de mesurer l’activité électrique du cerveau. C’est une mesure non-invasive, qui se fait grâce à des électrodes posées sur le scalp. Il peut-être fait avec de l’eau ou un gel spécifique, différents types d’électrodes, et différents nombres d’électrodes.
Un débat ne reste toujours pas résolu sur l’induction d’un état modifié de conscience par la musique. Deux théories s’opposent avec ceux pensant que la musique a un effet direct sur le cerveau, et donc induisant un état altéré de conscience, et ceux qui suggèrent que cet état est une réponse apprise à une forme de musique particulièrement importante culturellement (1). La première hypothèse est en lien avec l’observation des ondes cérébrales qui se synchronisent au rythme d’une musique avec des battements répétés. La seconde est étayée par le fait que la musique créerait les conditions favorables à l’initiation d’état de conscience modifié, en induisant des ondes cérébrales prévisibles, mais ne créerait pas l’état modifié de conscience en lui-même. Dans le cadre de ce qui a été observé pour les voyages au tambour, avec une musique chamanique au rythme précis, c’est la seconde théorie qui semble la plus probable, les participants ne pratiquant pas le chamanisme n’entrant qu’en état modifié de conscience seulement lorsque des instructions précises leur sont données. Malgré tout, il manque toujours des connaissances concernant les caractéristiques cérébrales entraînant un état modifié de conscience lors d’un voyage au tambour, particulièrement chez les personnes participant au rituel et non les pratiquants de chamanisme.
Sources :
1 - Hunter J. Music and Altered States of Consciousness in Shamanism and Spirit Possession: An Overview of the Literature. 2015
2 - Gingras B, Pohler G, Fitch WT. Exploring shamanic journeying: repetitive drumming with shamanic instructions induces specific subjective experiences but no larger cortisol decrease than instrumental meditation music. PLoS One. 2014;9(7):e102103.
3 - Maurer RL Sr, Kumar VK, Woodside L, Pekala RJ. Phenomenological experience in response to monotonous drumming and hypnotizability. Am J Clin Hypn. 1997;40(2):130-145.
4 - Harner MJ (1982) The way of the shaman: A guide to power and healing. New York: Bantam.
5 - Huels ER, Kim H, Lee U, et al. Neural Correlates of the Shamanic State of Consciousness. Front Hum Neurosci. 2021;15:610466. Published 2021 Mar 18.




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