Rituels : La cérémonie du cacao
- Marine GM
- 9 oct. 2022
- 7 min de lecture
Certains aliments ont une symbolique, outre leurs bienfaits nutritionnels. D’ailleurs certains plats doivent être préparés pour célébrer une occasion spéciale et perpétuer une tradition. Aujourd’hui, le cacao est consommé régulièrement, en boisson, intégré dans des préparations sucrées ou salées, faites maison ou ultra-transformées. Mais le cacao est utilisé depuis des siècles de façon sacrée par les peuples mésoaméricains.

L’utilisation du cacao remonterait à -1800 av. JC d’après des résidus trouvés sur des poteries de peuples mésoaméricains (1). Les olmèques seraient les premiers ayant découvert les cacaoyers et le processus de fabrication du chocolat (1,2). Le mot cacao dériverait du mot mésoaméricain kakawa (8). Les olmèques auraient transmis leur connaissances du cacao aux Izapan, puis ces derniers aux Mayas, et kakaw est devenu le terme le plus couramment utilisé (8). Carl von Linné, un taxonomiste suédois donne le nom de Theobroma au cacaoyer, qui signifie nourriture des dieux (8).
Les boissons au cacao jouaient un rôle particulier dans les rites mortuaires mais aussi pour d’autres cérémonies et rites de passage (1,2,3,4,5). Cette association était essentielle dans la culture mésoaméricaine cosmique intégrant les concepts de naissance, mort puis renaissance, légitimant l’importance terrestre face à l’autorité divine (1). Mais il continue d’être toujours important et symbolique aujourd’hui. On dit que l’arbre ainsi que les graines contiennent des esprits, c’est pour cela que chaque personne qui boit une boisson au cacao lors de cérémonies, font partie intégrante d’un acte spirituel, car ils consomment une plante très importante symboliquement parlant (4). Mais encore une fois, l’origine de la symbolique du cacao, de son caractère sacré et divin diffère selon les cultures. Les noms des boissons dépendent de leur région d’origine, de leurs ingrédients et de leur préparation. Le plus souvent, les éclats de cacao étaient fermentés, torréfiés et vannés puis les éclats intérieurs broyés (5). La poudre de cacao pouvait être transformée en gâteaux pour une consommation ultérieure ou utilisée directement dans des boissons avec d’autres substances ou épices en fonction de l’usage (5).
Outre son utilisation dans des rituels et cérémonies, le cacao avait une place importante dans la médecine traditionnelle, avant la médecine scientifique actuelle. Les précédents systèmes de soins se basent sur la théorie des humeurs déjà évoquée dans l’article sur le Temazcal. Pour être en bonne santé il fallait trouver l’équilibre entre le chaud et froid, la lumière et l’ombre, le sec et l’humide ou encore la force et la fragilité. Cet équilibre dépend évidemment de l’âge, du sexe, la saison, l’environnement, la personnalité… Et ceci mélangé à de la religion. Dépendamment de l’affection, une boisson au cacao pouvait être prescrite avec plus ou moins de grains, associée ou non à d’autres éléments (6). Tout pouvait être utilisé, autant les éclats de cacao que les fleurs de l’arbre ou encore la coque (6). Le cacao avait un rôle lui-même en tant que médecine, mais aussi en tant que support, pour administrer d’autres produits médicinaux, cacher un goût désagréable ou lier plusieurs éléments entre eux (6).

Mais pourquoi le cacao, outre sa dimension symbolique et spirituelle, parmi tant d’autres plantes et aliments, était particulièrement utilisé en médecine ? Aujourd’hui, on connaît une multitude de propriétés qui lui sont conférées. Elles peuvent être résumées en 3 catégories : anticancéreux, anti-oxydant et protecteur cardiovasculaire (7). Par exemple, le cacao est riche en flavonoïdes qui aiderait à la protection de système nerveux central en évitant la destruction cellulaire (7). En revanche, malgré beaucoup de bienfaits, ce qui en fait un élément de moindre valeur aujourd’hui est son utilisation pour des préparations ultra-transformées, où les bénéfices sont négligeables, à moins de consommer du cacao de bonne qualité et non-transformé.

Le cacao était donc utilisé comme médecine, mais aussi dans des rituels et cérémonies sacrées. Son utilisation reste traditionnelle dans certaines cultures, mais aujourd’hui son utilisation s’est démocratisée et les cérémonies du cacao fleurissent à des milliers de kilomètres de leur origine. Ceci est inhérent aux nouvelles démarches de mieux-être, d’expansion de conscience, de développement personnel… Sous couvert de motifs divers et variés, il y a une adoption, consommation et commercialisation d’autres cultures et de leurs pratiques spirituelles. Ces cérémonies ne se font donc plus dans la tradition, mais dans un contexte occidental et sont considérées comme symbôles de spiritualité authentique. C’est l'intérêt pour un bien être holistique, du corps, de l’esprit et de l’âme qui motive l’adoption de ces traditions, et ici la consommation de cacao de façon sacrée.
Les motivations à participer à une cérémonie dépendent du facilitateur et des intentions de chacun. Le processus de préparation du cacao reste le même mais peut-être fait aussi à l’aide d’une machine. Comme d’habitude, des précautions doivent être prises pour maintenir le caractère sacré du cacao. Ces nouvelles cérémonies n’entrant pas dans le cadre de rituels traditionnels, se font en fonction d'événements, des phénomènes astrologiques, des sabbats, du cycle de la lune, du cycle menstruel ou un jour particulier en fonction de l’emploi du temps et des disponibilités de chacun. Elles ont lieu dans des retraites spirituelles, dans des studios de yoga, dans un lieu choisi par le facilitateur ou encore par visio-conférence. Dans tous les cas, un des principes fondamentaux qui revient comme dans beaucoup de pratiques spirituelles, est de rester dans l’instant présent, avec de bonnes intentions, en respectant le cacao et faisant preuve de gratitude.
Une cérémonie commence par une ouverture d’espace, en créant un espace sacré, silencieux et sans dérangements. Puis vient la préparation de la boisson au cacao en l’honorant, puis, ou en même temps la pose d’intentions avant sa consommation. Comme pour toutes les cérémonies ou pratiques spirituelles, ce n’est pas ce qui est consommé ou utilisé qui va permettre une introspection et un travail sur soi, le cacao sert d’outil, de guide, il permet d’ouvrir une porte et la personne choisit de la traverser ou non, pour entrer dans son espace sacré, accéder au monde du subtil. Une fois que les participants commencent à ressentir les effets du cacao, alors le processus d’interprétation de leur expérience commence. Consommer du cacao reviendrait à consommer l’énergie de la force de vie, symbôle de guide, d’amour et de guérison. Faire le travail sur soi revient à incarner le message d’amour du cacao. En guérissant et en apprenant à suivre son cœur, le participant fait le travail de transformation sur lui-même. Bien que les cérémonies soient collectives, le travail de développement est personnel. Le collectif permet d’élever les fréquences vibratoires du groupe; chacun augmente sa propre fréquence vibratoire ce qui va bénéficier au collectif. Il y a une grande importance de l’environnement aussi bien interne qu’externe dans ces cérémonies (8). Même si en occident il n’y a pas d’association culturelle à cette cérémonie, elle peut tout de même être transformative. En effet, sans le contexte de la cérémonie, sans ritualisation de préparation du cacao, sans intention, sans méditation guidée, chacun ne consommerait qu’un produit alimentaire.

Bien que le cacao ne soit pas une substance psychédélique, certains de ces composants peuvent altérer d’une certaine façon l’état de conscience et donnant l’impression d’une connexion au monde subtil (8). Il contient de la théobromine, un stimulant cardiovasculaire, de la phényléthylamine qui a aussi été qualifiée d’amphétamine du chocolat, ou encore des neurotransmetteurs comme de l’anandamide de la famille des cannabinoïdes (8, 9). Ce sont en particulier ces derniers qui peuvent provoquer une sensation d’euphorie (9), et contribuer à ce que les personnes peuvent éprouver lors des cérémonies, comme le sentiment d’amour, d’énergie, d’ouverture et d’ancrage. Mais ils peuvent aussi aider à la libération émotionnelle si associé à de bonnes intentions et dans un contexte précis permettant d’atteindre des états de conscience modifiés (8, 9).
Grâce à ses propriétés psychoactives et son utilisation dans des cadres de cérémonies spirituelles, le cacao peut être considéré comme un enthéogène (8). Ce terme se rapporte spécifiquement aux substances pouvant provoquer des états modifiés de conscience, et donc des sensations ressenties lors de pratiques spirituelles comme une connexion avec le divin, un amour profond, une sensation de paix… Dans ce rôle-là, le cacao est considéré comme un esprit aimant, guérisseur, un guide transmettant son message d’amour et d’unité, de guérison holistique conduisant à une transformation globale.

Que ce soit le cocktail de propriétés psychoactives ou l'esprit de la plante, le cacao a amené des siècles de civilisations et de communautés à se livrer à des cérémonies sacrées et agirai comme une clé de la guérison divine. Mais une fois de plus, ces croyances ont été véhiculées de génération en génération en mésoamérique puis sont arrivées en occident au fur et à mesure que la culture de guérison holistique grandit. Néanmoins, plusieurs points sont à soulever quant à ces pratiques et leur occidentalisation. D’un point de vue scientifique, nous connaissons les bienfaits nutritionnels du cacao, mais en terme d’impact sur le système nerveux central, peu de recherches se font et aucune sur son rôle sacré et guérisseur. D’un point de vue plus global, c’est une réflexion autour de l’occidentalisation de rituels et cérémonies traditionnelles qu’il faut avoir. Même si ces rituels sont la plupart du temps faits avec respect, et transformateurs sans leur importance culturelle en occident, jusqu’où doit aller cette vague de guérison holistique ? Quel impact cette nouvelle génération occidentale a sur les nouvelles générations en mésoamérique ? Est-ce que cette adoption et consommation d’autres cultures peut et doit continuer à se faire sous couvert de spiritualité ?
Sources :
1 - Powis TG, Cyphers A, Gaikwad NW, Grivetti L, Cheong K. Cacao use and the San Lorenzo Olmec. Proc Natl Acad Sci U S A. 2011 May 24;108(21):8595-600.
2 - Crown PL, Hurst WJ. Evidence of cacao use in the Prehispanic American Southwest. Proc Natl Acad Sci U S A. 2009;106(7):2110-2113.
3 - Green, J.S. (2010). Feasting with Foam: Ceremonial Drinks of Cacao, Maize, and Pataxte Cacao. In: Staller, J., Carrasco, M. (eds) Pre-Columbian Foodways. Springer, New York, NY.
4 - Steinberg, M.K. The globalization of a ceremonial tree: The case of cacao (Theobroma cacao) among the Mopan Maya. Econ Bot 56, 58–65 (2002).
5 - Crown PL, Gu J, Hurst WJ, Ward TJ, Bravenec AD, Ali S, Kebert L, Berch M, Redman E, Lyons PD, Merewether J, Phillips DA, Reed LS, Woodson K. Ritual drinks in the pre-Hispanic US Southwest and Mexican Northwest. Proc Natl Acad Sci U S A. 2015 Sep 15;112(37):11436-42.
6 - Dillinger TL, Barriga P, Escárcega S, Jimenez M, Salazar Lowe D, Grivetti LE. Food of the gods: cure for humanity? A cultural history of the medicinal and ritual use of chocolate. J Nutr. 2000;130(8S Suppl):2057S-72S.
7 - Rusconi M, Conti A. Theobroma cacao L., the Food of the Gods: a scientific approach beyond myths and claims. Pharmacol Res. 2010;61(1):5-13.
8 - Burby T. (2021). “Cacao as the key to the doors of perception”: embodied spirituality, transcendence, and healing through ritualized entheogen consumption.
9 - Smalheiser, N. R. (2019). A Neglected Link Between the Psychoactive Effects of Dietary Ingredients and Consciousness-Altering Drugs. Frontiers in Psychiatry, 10.




Commentaires