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L'effet d'émerveillement

Les émotions sont façonnées par des schémas cognitifs qui sont des modèles organisant les connaissances via l'expérience et aidant à évaluer rapidement les événements (1). À leur tour, ces évaluations suscitent des émotions. Si une situation est cohérente avec ses schémas, elle suscite une émotion qui entraîne des réponses comportementales adaptées et renforce les schémas présents (1). Les événements qui violent les représentations mentales du monde suscitent des émotions incongruantes, entraînant des réponses comportementales nécessitant une restructuration cognitive des schémas à travers lesquels on interprète le monde, c'est le processus d’accommodation cognitive (1).

Les schémas cognitifs sont des croyances généralisées sur soi et le monde qui aident les humains à comprendre et à catégoriser efficacement les informations et les expériences (1). Ils fonctionnent de façon automatique et résistent à la non-confirmation, c’est-à-dire que les informations qui ne correspondent pas sont généralement ignorées, réévaluées ou révisées pour être cohérentes avec les schémas actuels (1). Lorsqu’il y a une accommodation cognitive, il y a une mise à jour précise de ces schémas à cause d’une incongruence (1).

En résumé, les informations non congruentes violent un schéma, suscitant des émotions intenses qui augmentent la plasticité cognitive et entraînent un processus de révision (1).


L’émerveillement est une émotion impliquant la perception de l'immensité et la nécessité d'accueillir de nouvelles informations entraînant la révision de ses modèles existants (2, 3, 4, 5). L'immensité est une expansion conceptuelle qui viole les attentes schématiques et révèle les limites de nos connaissances (1). Cela peut être une simple question de taille, mais peut également refléter l'importance sociale, l'étendue conceptuelle, le pouvoir explicatif, les détails ou le volume d'informations (2).

L’émerveillement est suscité par des stimuli perceptuellement vastes (1, 3), des expériences de la nature, des gens, des événements et des lieux, des entités et des actions, existant à une échelle au-delà de la compréhension humaine, qui améliorent et renforcent les systèmes qui ont du sens pour nous, puis affirme ou élargit les hypothèses du monde de base que nous avons, et aide donc à se rendre compte des opportunités signalées par l’immensité qui répondent à certains besoins (1).



Une étude examine les expériences d'émerveillement parmi des visiteurs d’un musée, donc dans des conditions plus naturelles que de la susciter artificiellement, à l'aide de sondages mais aussi grâce à une technologie plus novatrice, l’eye-tracking mobile (2).

Ils caractérisent l’émerveillement par quatre facteurs : un côté positif caractérisé par des sentiments de connexion, un côté négatif caractérisé par des sentiments d'oppression, des réactions physiques et des sentiments de diminution du soi par rapport à l'immensité (2).

Observer des œuvres était lié à un sentiment de connexion et à une diminution du soi, mais lorsque l'attention était détournée vers un espace d'exposition adjacent, les participants ont signalé un sentiment de connexion plus faible (2). Cela met en évidence une caractéristique essentielle de l’émerveillement pas encore soulignée; être dans l'instant présent (2).



L’eye-tracking est une mesure du regard, de la position et du mouvement des yeux. Souvent utilisé comme petite caméra au dessus ou dans un écran, avec une tâche précise à effectuer. Dans ce cas, l’eye-tracking était mobile, c’est-à-dire porté par les participants lors de leur visite.




Une autre étude a cherché à étudier de quelle façon l’émerveillement entraîne une réponse émotionnelle différente lorsque des expériences incongruantes sont vécues (1).

Lors de l’émerveillement il semblerait y avoir plus d’activité attentionnelle et une perception de l’effort amoindrie, ce qui peut indiquer que les contraintes sont moins saillantes grâce à cette émotion (1). Le besoin d’accommodation cognitive lors de l’émerveillement était relativement léger, indiquant peut-être un certain degré d'assimilation dépendant des croyances déjà présentes (1). Ce qui veut dire que l'accommodation cognitive n’est pas forcément basée sur la résolution des conflits de schémas, mais plutôt sur l'expansion de ceux-ci, pour qu’ils atteignent un sens plus large et un poids explicatif plus important (1).


Récemment, il a été suggéré que le potentiel thérapeutique des psychédéliques repose sur leurs propriétés à susciter de l’émerveillement.

Une étude a cherché à savoir si l’émerveillement était plus prononcé grâce à l'utilisation de psychédéliques. Il a été suscité grâce au visionnage de vidéos de phénomènes naturels extraordinaires, avec 2 groupes, un placebo, puis un faisant du micro-dosage (3). L’émerveillement semble avoir été plus fort dans ce dernier groupe mais que lors des premières séances, ce qui pourrait refléter une habituation au microdosage (3).

L'administration psychédélique aboutit à une expérience subjective à la fois vaste et nécessitant une accommodation, caractéristiques principales de l’émerveillement (4). L'utilisateur est alors confronté à des idées profondes, à des visions, et à une perte de l'ego (3). Ces expériences transformatrices ont à leur tour un effet positif sur le bien-être, le développement personnel et la connexion aux autres (3). Les effets principaux seraient centrés sur la dissolution du soi/de l'ego, qui peut interférer les relations entre l’émerveillement et d'autres effets comme la perspicacité, le caractère sacré, l'humeur positive…(4). Les effets à plus long terme comprennent un affect positif accru comme la gratitude, le bien-être, la pleine conscience et l'ouverture à de nouvelles expériences (4). La relation entre émerveillement et effets psychologiques des psychédéliques pourrait être médiée par une connectivité fonctionnelle cérébrale accrue (4).



Le micro-dosage est une pratique consistant à prendre des psychédéliques à des doses bien inférieures à celles nécessaires pour un trip. Cette pratique est souvent utilisée à but thérapeutique.




On a vu jusqu’ici que l’émerveillement pourrait être sous-jacent au mécanisme thérapeutique des psychédéliques, qu’il induit une expansion de nos schémas cognitifs mais qu’il faut être dans l’instant présent pour pouvoir le ressentir. Nous allons voir que l’impact de l’émerveillement va bien au-delà de ça et peut se retrouver dans la vie quotidienne.


Un effet de l’émerveillement est une tendance prosociale (1, 6, 7). Piff et al., 2015, résument 5 études montrant que l’émerveillement augmenterait les tendances prosociales (6).

L'induction expérimentale de l’émerveillement a amené les individus à adopter des décisions plus éthiques, à être plus généreux envers un étranger et à rapporter plus de valeurs prosociales (6). L’induction d'émerveillement en milieu naturel a conduit à une plus grande éthique (6). Ces résultats soulignent que l'expérience de l’émerveillement peut influencer la prosocialité grâce à différents éléments: des perceptions de quelque chose de plus grand que soi, impliquant la perception de choses plus grandes que soi et le sentiment que son être, ses préoccupations et ses intérêts sont relativement insignifiants dans le grand schéma des choses (6).


Dans une étude, on suscite l’émerveillement grâce à des audios associés avec des vidéos et de la réalité virtuelle (5). Les résultats suggèrent que les expériences d’émerveillement ne sont pas seulement impressionnantes, mais qu'elles peuvent également donner lieu à une gamme d'états positifs, y compris plusieurs émotions de transcendance et des émotions positives en général (5). Mais ces résultats suggèrent aussi que se concentrer sur soi-même et sur les autres ne sont pas mutuellement exclusifs; on peut envisager la pertinence personnelle d'un événement tout en considérant les liens avec les autres (5). En effet, l’émerveillement fait partie des émotions transcendantes comme la gratitude, la compassion, l'optimisme, la crainte et l'amour, une plus grande connexion (5). On suppose qu’elles encouragent les gens à se concentrer sur les autres au lieu d'eux-mêmes, grâce à une remise en perspective de soi par rapport au monde (5). Ce qui fait de l’émerveillement l'émotion de liaison par excellence car elle stimule l'intégration sociale et la coopération (4). Si l'évolution sélectionne la coopération pour continuer à survivre, il s'ensuit que l’émerveillement représente le summum de l'expérience humaine (4). En effet, dans la pyramide de Maslow, la transcendance de soi (chercher à faire avancer une cause et à vivre une communion au-delà des limites de soi) est placée au-delà de la réalisation de soi, reposant au sommet de la hiérarchie motivationnelle (4).


Enfin, un effet majeur de l’émerveillement est la diminution de soi, ce qui implique que l'attention est détournée de soi et la perception que l'on est physiquement plus petit (1, 4, 7). La manipulation de l’émerveillement a prédit des augmentations du petit soi, qui ont prédit des augmentations de l’émerveillement, suggérant que ces sentiments s’influencent mutuellement (5).

Bien que toutes les émotions auto-transcendantes sont liées à des pensées pertinentes pour soi, seul l’émerveillement est lié à ce sentiment de petit soi, ce qui offre un moyen de distinguer l’émerveillement par rapport aux autres émotions transcendantes (5).




Sur la base de ces études comportementales, l’émerveillement est principalement caractérisé par une concentration réduite sur soi, ce qui conduit a l'hypothèse qu’il s'accompagnerait d'une diminution de l'activation des zones cérébrales faisant partie du mode dit par défaut, impliquées dans le traitement autoréférentiel et l'errance mentale (7). Ainsi, lors de l'émerveillement, les participants seraient captivés par leur expérience actuelle, entraînant moins de traitement autoréférentiel et une réduction concomitante de l'activité de ces régions clés du réseau en mode par défaut(7). Pour vérifier cela, van Elk et al., 2019 ont suscité l’émerveillement grâce à des vidéos de phénomènes naturels lors d’un examen IRMf (7). 2 conditions ont été testées : une où les participants devaient être attentifs et effectuer une tâche, et une autre où ils devaient être passivement immergés dans la vidéo (7).

Comme attendu, dans la condition passive, des régions adjacentes ou faisant partie du réseau en mode par défaut sont actives mais dans la condition attentive, les régions activées font partie du réseau fronto-pariétal, qui permet de maintenir une attention dirigée vers l’extérieur pour accomplir une tâche (7).

Lors de visualisation de vidéos neutres, l’activation des zones centrales du réseau en mode par défaut était plus forte que pour les vidéos suscitant l’émerveillement (7). On suppose ces vidéos neutres sont moins engageantes que celles d’émerveillement, facilitant l’entrée dans une errance mentale des participants (7).

Dans la condition attentive, les régions du réseau fronto-pariétal étaient plus activées lors des vidéos d’émerveillement que les neutres ce qui montre que les vidéos d’émerveillement ont permis une meilleure immersion des participants, à tel point qu’ils avaient besoin de plus de contrôle attentionnel pour effectuer la tâche que lors des vidéos neutres (7).

Une caractéristique des évènements suscitant l’émerveillement est qu’ils favorisent l’immersion, ce qui correspond aux résultats, indépendamment de la condition le réseau en mode par défaut était moins activé lors des vidéos d’émerveillement (7). On peut en déduire une autre caractéristique importante des expériences suscitant l’émerveillement: la capacité à être immergé passivement et sans effort dans le stimuli (7).


L’IRMf est une catégorie d’IRM, imagerie par résonance magnétique, permettant de visualiser indirectement l’activité cérébrale.




Pour susciter l’émerveillement, on peut écrire, visionner, lire, écouter des expériences impressionnantes, mais surtout vivre des expériences impressionnantes (5). Cette émotion joue un rôle important dans la curiosité et l’exploration (1, 4), ainsi, les personnes sont différentes dans leur capacité à la ressentir en fonction de leur ouverture d’esprit, leur curiosité et leur capacité à vivre le moment (4, 7). Il est associé à une foule d'avantages dans tous les contextes, y compris un comportement prosocial accru, une plus grande exploration du monde, une plus grande humilité, une perception du temps élargie, une dépendance réduite aux raccourcis cognitifs, des sentiments d'unité avec les autres, ainsi qu'à l'engagement collectif, un sentiment accru de connexion aux autres et à la Terre et un plus grand bien-être général (5). Les études ont permis de mettre en évidence des caractéristiques qui lui sont propres comme la nécessité d’être dans l’instant présent et la capacité à être totalement immergé dans l’expérience. L’impact comportemental de l’émerveillement semble bien exploré, mais il reste encore un manque de connaissances sur les corrélats neuronaux de cette émotion, qui pourraient mieux expliquer pourquoi il pourrait être le mécanisme sous-jacent au potentiel thérapeutique des psychédéliques.


Sources :


1 - Taylor PM, Uchida Y. Awe or horror: differentiating two emotional responses to schema incongruence. Cogn Emot. 2019;33(8):1548-1561.


2 - Krogh-Jespersen S, Quinn KA, Krenzer WLD, Nguyen C, Greenslit J, Price CA. Exploring the awe-some: Mobile eye-tracking insights into awe in a science museum. PLoS One. 2020;15(9):e0239204.


3 - van Elk M, Fejer G, Lempe P, et al. Effects of psilocybin microdosing on awe and aesthetic experiences: a preregistered field and lab-based study. Psychopharmacology (Berl). 2022;239(6):1705-1720.


4 - Hendricks PS. Awe: a putative mechanism underlying the effects of classic psychedelic-assisted psychotherapy. Int Rev Psychiatry. 2018;30(4):331-342.


5 - Nelson-Coffey SK, Ruberton PM, Chancellor J, Cornick JE, Blascovich J, Lyubomirsky S. The proximal experience of awe. PLoS One. 2019;14(5):e0216780.


6 - Piff PK, Dietze P, Feinberg M, Stancato DM, Keltner D. Awe, the small self, and prosocial behavior. J Pers Soc Psychol. 2015;108(6):883-899.


7 - van Elk M, Arciniegas Gomez MA, van der Zwaag W, van Schie HT, Sauter D. The neural correlates of the awe experience: Reduced default mode network activity during feelings of awe. Hum Brain Mapp. 2019;40(12):3561-3574.



 
 
 

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