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Etat modifié de conscience : transe chamanique

Dernière mise à jour : 7 janv. 2023

Le chamanisme est une tradition qui se retrouve dans de nombreuses cultures. Les chamanes jouent un rôle tout particulier dans leur communauté en étant guérisseurs, et entrant volontairement en état de transe pour avoir une meilleure perception d’un problème spécifique (1). La transe chamanique est similaire à un état psychédélique achevé par des substances ou des percussions répétitives (2). Entrer dans cet état n’est pas fait sous l’influence de substances mais par l’écoute de percussions rythmiques, souvent aux alentours de 4 Hz, méthode connue et puissante pour entrer en état de conscience modifié (1). Ceci permettrait, chez les chamans, de limiter l’information sensorielle qui leur arrive, et favoriser un état interne où ils se désengagent de leur environnement (1). Pendant la transe chamanique, le chaman ou le pratiquant de chamanisme, entre dans un état modifié de conscience dans le but d’offrir une guérison physique, psychologique, et spirituelle aux autres (2). L’état de conscience chamanique est une sous catégorie des états modifiés de conscience, caractérisé par une sensibilité toujours présente mais réduite à l’environnement, une imagerie visuelle intérieure décuplée, une modification du traitement somatosensoriel, une altération du sens de soi, et une expérience de voyage spirituel (3). Dans cet état, les pratiquants vivent des états de conscience similaires aux personnes sous influence de substances psychédéliques comme des expériences mystiques, des sorties de corps, un sentiment de dissolution (2), un voyage vers d’autres réalités (1). Ceci est similaire à ce qu’il peut se passer lors d’un rituel du voyage au tambour vu précédemment, la méthode étant la même. En revanche, ici au lieu de parler de personnes n’ayant jamais participé à un rituel chamanique, nous allons voir quelles sont les modifications cérébrales que l'on peut observer chez des chamans et pratiquants de chamanisme.



Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous allons poser quelques bases sur les circuits neuronaux. Une activité corrélée entre des régions cérébrales permet une intégration neuronale à plus grande échelle, ce qui signifie qu’une configuration particulière du réseau reflète un état mental. Les principaux réseaux sont le réseau en mode par défaut, impliqué dans des tâches internes telles que la planification autobiographique ou la pensée indépendante d’un stimulus; et le réseau dorsal d’attention, impliqué dans des tâches tournées vers l’extérieur comme l’attention visuelle. Entre ces réseaux se trouvent des réseaux liés au contrôle, qui prennent en charge les processus nécessitant des ressources attentionnelles, conservant les informations pertinentes et empêchant la réorientation vers des distracteurs. Quand ces régions de réseau de contrôle sont couplées à des régions de mode par défaut, elles aident à maintenir un état dirigé vers l’interne, soutenu par un traitement sensoriel amorti. Plus particulièrement dans la voie auditive, un traitement atténué peut résulter de la présentation d’un stimulus très prévisible et répétitif, comme des percussions à un rythme précis. C’est pour cela qu’on a fait l’hypothèse qu’une configuration de réseau soutenant la pensée vers l’intérieur et l’atténuation du traitement sensoriel peut être associé à l’état modifié de conscience chamanique.



Une première étude en 2017 (3) a tenté de démêler les corrélats neuronaux qui se cachent sous la transe chamanique, grâce à l’électroencéphalographie, sur une seule personne, capable d’entrer dans cet état sans stimuli externe.

Il y a un changement fonctionnel à l’état normal, sans état de transe, qui résulterait de l’entraînement des réseaux impliqués dans cet état à force de pratique. Ceci permettrait aussi un contrôle volontaire d’entrée ou sortie en état de transe, mais permet aussi de garder une conscience de la réalité. Les résultats montrent une altération de l’équilibre entre le mode d’éveil des hémisphères, qui peuvent facilement transitionner vers un état de transe. Lors de ce passage, il y a une transition vers la droite et la partie postérieure des hémisphères. Ceci associé à l’augmentation de puissance des ondes dans les régions centro-temporales, suggère une disruption de l’intégration entre les hémisphères.

Ces résultats pointent vers un modèle d’états modifiés de conscience qui va d’un passage de mode de traitement de l'information en série, basé sur le verbal dominé par l’hémisphère gauche, à un mode de traitement de l'information en parallèle, basé sur l’hémisphère droit, dominant dans le traitement somatosensoriel.

Cette transition se fait sur 2 axes principaux : l’axe latéral et l’axe antéro-postérieur.

Dans l’axe latéral, on retrouve le mode soi analytique, dominant dans l’hémisphère gauche, qui permet un état de double conscience avec un sentiment de soi étendu dans le temps, le traitement de l'information symbolique, la capacité abstraite et l'attribution de cause à effet. Il est basé sur l’inhibition des systèmes de l’hémisphère droit, par le biais de réseaux latéraux-gauches. L’arrêt de cette inhibition de l’hémisphère gauche permet un passage au mode soi expérientiel, dans les états modifiés de conscience, avec une perception de la réalité fondée sur l’expérience plutôt que sur un domaine théorique et analytique.

Dans l’axe postéro-antérieur, on retrouve le mode moi antérieur à dominance préfrontale, permettant la distinction du soi, possédant des pensées et des émotions, interagissant dans une réalité indépendante, et avec un sens subjectif du libre arbitre. Ceci est basé sur l'inhibition des systèmes affectifs-somatosensoriels par des structures corticales préfrontales. L’arrêt de cette inhibition permet de passer au mode postérieur du soi sensorimoteur, manifesté par une hypofrontalité relative, dans des états modifiés de conscience, qui sont accompagnés d’expériences affectives, de la dissolution de l'ego et d’un sentiment d'unité avec l'univers.


Un autre groupe (1), s’est attelé à étudier les corrélats neuronaux de l’état modifié de conscience chamanique, cette fois grâce à l’imagerie par résonance magnétique, sur des pratiquants de chamanisme entrés en état de transe suite à l’écoute d’une musique chamanique, des percussions rythmiques avec une fréquence précise.

La connectivité des réseaux a augmenté pendant la transe, surtout dans 3 régions distinctes et importantes : le cortex cingulaire postérieur (PCC), le cortex cingulaire dorsal antérieur (dACC) et l’insula. Le PCC fait partie du réseau en mode par défaut, et est actif lorsqu’il n’est pas engagé avec l’extérieur. L’activité augmentée dans cette région en état de transe chamanique, confirme son importance dans les états mentaux dirigés vers l’intérieur. Le dACC et l’insula sont des régions impliquées dans des réseaux de contrôle et de la salience. Ces réseaux identifient les les évènements internes et externes les plus salients, nécessaires à une tâche par exemple. L’activité de ces réseaux durant l’état de transe suggère la nécessité d’une concentration soutenue pour rester dans cet état. Les résultats montrent également une association plus importante entre ces 3 régions, ce qui pourrait également aider à maintenir un état cognitif dirigé vers l’intérieur. Ce qui est cohérent avec la description de ces états modifiés de conscience, caractérisés par une grande concentration et une baisse d’attention pour l’environnement.

Une question reste toujours d’actualité, comme mentionné dans l’article sur le voyage au tambour, si la musique entraîne un état modifié de conscience ou si elle participe à créer un environnement propice sans induire directement d’état modifié de conscience. Pour résoudre cela, les auteurs ont étudié la voie auditive lors de la transe et se sont aperçus que la connectivité fonctionnelle était plus basse. Cela suggère qu’au lieu d’entraîner le rythme cérébral et d’entraîner un état modifié de conscience, l’information auditive répétitive très prévisible est supprimée et n’atteint pas le cortex, ce qui limiterait la prise en compte de stimuli non pertinents, pour maintenir un état de pensée dirigé vers l’intérieur. Ceci, ajouté aux yeux fermés et à une position allongée immobile dans un endroit calme, réduit la réorientation vers des stimuli extérieurs imprévus.


Les études précédentes, malgré les connaissances qu’elles nous donnent, ont des problèmes de méthodologie: une n’a été faite que sur un seul participant ce qui ne permet pas de généraliser les résultats (3), et l’autre n’a pas de groupe contrôle de participants qui ne pratiquent pas le chamanisme (1). C’est pour cela qu’une étude plus récente, de 2021 (2), a caractérisé les états de transe chamanique, induits par de la musique chamanique, grâce à l’électroencéphalographie, chez des participants contrôles et chez des pratiquants de chamanisme. Grâce à un questionnaire comportemental évaluant les états modifiés de conscience, on a pu s’apercevoir que les pratiquants de chamanisme sont entrés en état modifié de conscience beaucoup plus facilement que les contrôles, et rapportent des éléments tels que de l’imagerie visuelle, un plus grand discernement, une meilleure conscience du soi.

Comme dans l’étude de 2017 (3), ils observent une augmentation de la puissance des ondes gamma chez les pratiquants, ce qui confirme son rôle dans l’état de transe chamanique. Ces ondes sont impliquées dans la conscience, la mémoire de travail et la perception visuelle, ce qui corrèle aussi avec les altérations visuelles vécues. Ils ont également observé les mêmes changements à long terme, ce qui confirme des changements fonctionnels persistants, avec une pratique de ce type. Ils ont aussi mesuré la susceptibilité des réseaux aux perturbations internes et externes. En état de transe, celle-ci est augmentée, rendant les pratiquants plus susceptibles aux perturbations autant internes qu’externes. Comme vu précedemment, les perturbations sensorielles seraient réduites grâce à l'inhibition des voies sensorielles, les pratiquants seraient donc particulièrement plus sensibles aux perturbations internes, ce qui entraînerait des activations spatio temporelles de réseaux neuronaux plus diverses, et permettrait de vivre une expérience plus riche.



Ce qu’on peut conclure de ce pan de la recherche, pour l’état modifié de conscience chamanique, est qu’il y a un changement fonctionnel qui se fait à long terme pour les pratiquants réguliers. Ensuite, en état de transe, il y a une modification du traitement sensoriel réduisant la sensibilité aux stimuli externes. Il y a également une disruption de l’intégration entre les hémisphères avec des motifs d’activation de réseaux neuronaux bien particuliers, permettant de modifier la perception de la réalité, et de vivre une expérience onirique. Malgré certaines similitudes entre état de transe chamanique, méditation, hypnose ou encore les états psychédéliques, ce sont des états modifiés de conscience bien distincts, achevés par différents moyens et avec différents objectifs. L’état de transe chamanique, se fait dans le but d’apporter guérison spirituelle, souvent induit par l’écoute de percussions répétitives à une fréquence rapide.


Sources :


1 - Hove MJ, Stelzer J, Nierhaus T, et al. Brain Network Reconfiguration and Perceptual Decoupling During an Absorptive State of Consciousness. Cereb Cortex. 2016;26(7):3116-3124.


2 - Huels ER, Kim H, Lee U, et al. Neural Correlates of the Shamanic State of Consciousness. Front Hum Neurosci. 2021;15:610466.


3 - Flor-Henry P, Shapiro Y, Sombrun C. Brain changes during a shamanic trance: Altered modes of consciousness, hemispheric laterality, and systemic psychobiology. Cogent Psychology. 2017; 4:1.


En lien sur MGMinds : Rituels : Voyage au tambour



 
 
 

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